Carte postale de Normandie


Tous les ans c'est le même dilemme. Faut-il partir à la plage ou à la montage, s'allonger les doigts de pied en éventail ou faire du tourisme studieux ? Cette année nous avons choisi de quitter les rives de l'Aubance pour une promenade sur les côtes normandes. Et comme le temps n'était pas assez ensoleillé pour la farniente sur la plage, nous en avons profité pour nous intéresser à un évènement qui a marqué l'histoire locale et le monde entier : la bataille de Normandie.



Sainte Mère l'église
Sainte Mère l'église
Comme beaucoup, j'avais visionné, lorsque j'étais plus jeune, le « Jour le plus long » et plus récemment « il faut sauver le soldat Ryan » et «Band of Brothers ». N'ayant pas vécu personnellement ces moments sombres de notre histoire de France, ces errements et ces scènes de violences, je ne me sentais pas concerné plus qu'il ne fallait. L'an dernier, je n'avais pas non plus montré un intérêt particulier pour les cérémonies du soixantième anniversaire de ce qui fut un événement majeur pour cette région normande, pour la France, l'Europe et le reste du monde. En clair jusqu'à cet été 2005, si je pouvais comprendre ce que les populations locales avaient enduré, ce qui s'est passé le 6 Juin 1944, ne m'intéressait pas plus qu'un simple fait de guerre.

Et puis d'un seul coup j'ai eu le déclic. J'ai eu envie d'en savoir plus sur cette époque, de comprendre les tenants et les aboutissants et surtout de marcher sur le sable que les soldats libérateurs ont foulé de leur pied et marqué de leur sang. Tenaillé par le besoin de mémoire et de vivre à ma façon ces grands moments d'émotion et de douleur, je suis allé, avec mon épouse, revivre sur le terrain, la bataille de Normandie. Premier constat, en arrivant sur place : nous n'étions pas les seuls à avoir eu cette idée. Parce que le conflit concernait de nombreux pays, tout au long de l'année des milliers de touristes, venus du monde entier font le déplacement vers les villes et villages concernés par le débarquement en Normandie. Des Anglais en grand nombre, mais aussi des Américains, des Canadiens, des Hollandais, des Danois, des Polonais, des Tchèques, des Français et des Allemands, dont certains viennent se recueillir sur la tombe d'un proche, tombé sur le sol normand, revivent tel un pèlerinage, cette grande page d'histoire du Monde.

Notre périple nous a conduit tout d'abord à Sainte Mère l'église, l'un des premiers villages libéré par les « boys » de la 101ème et de la 82ème division aéroportée, tombés du ciel, peu avant minuit, le 5 Juin 1944. « Une maison du village était en feu, le tocsin sonnait au clocher de l'église du village, et tous les villageois donnaient un coup de main aux pompiers bénévoles pour éteindre le feu, sous les yeux de la garnison allemande stationnée dans le village. » raconte la brochure distribuée à l'Office de Tourisme de Ste Mère l'église. Les parachutistes qui pensaient se poser en toute discrétion aux abords du village se sont retrouvés en plein centre, face à un comité d'accueil composé de pompiers, civils et soldats ennemis. Une belle confusion s'en suivit et des balles sifflèrent dans tous les sens comme en témoignent les murs et les vitraux de l'église. Un parachutiste se posera dans la maison en feu et un autre, le soldat John STEELE, restera suspendu toute la nuit au clocher. Depuis ce jour un parachutiste factice est toujours accroché au clocher, témoin de l'événement. Décédé en 1969, le soldat Steele rendait visite chaque année aux habitants de Sainte Mère l'église.

Quelques kilomètres plus loin, sur une hauteur, nous nous arrêtons sur le site d'Azeville où subsiste un site important de batteries côtières allemandes. Ces vestiges du célèbre « mur de l'Atlantique » étaient constitués de 4 bunkers équipés de canons de 105 mm et reliés par plus d'un kilomètre de galeries souterraines. Cette batterie couvrait avec trois autres sites, l'ensemble des plages du secteur. Un obus tiré depuis le large, a environ 20 km, par le cuirassé américain Nevada, touchera l'une des casemates, la traversant de part en part sans exploser. Les traces de cette pénétration sont encore visibles.

Des touristes respectueux…

La pointe du Hoc
La pointe du Hoc
Les villages témoins du débarquement en Normandie, c'est un peu comme les rues de Lourdes. Partout des stèles, des musées, des sites qui témoignent de cette grande bataille. Et à proximité des boutiques de livres, de photos, de statuettes, de modèles réduits, d'insignes et écussons des différentes armées et même des magasins de surplus de l'armée américaine. Le débarquement est désormais devenu le fond de commerce de la population normande. Bien sûr il apparaît nécessaire de continuer à témoigner de l'évènement. Mais l'on en arrive à se demander si certains touristes ne viennent pas voyeurisme et si d'autres ne profitent pas de l'occasion pour s'enrichir sur le dos de ces pauvres soldats morts pour notre liberté. Enfin cette parenthèse peu agréable refermée nous repartons vers l'une des plages les plus célèbres, celle d'Utah Beach.

Parce que le débarquement avait été principalement préparé par des stratèges américains et anglais, les plages concernées avaient pris des noms de codes anglophones. Les armées américaines débarquèrent sur « Utah Beach » et « Omaha Beach », les anglais sur « Gold Beach » et « Sword Beach » et les canadiens sur « Junod Beach ». Des volontaires, issus d'autres pays alliés, s'étaient joints aux principaux corps d'armées cités précédemment. En arrivant sur le théâtre d'Utah, à Saint Marie du Mont, ce qui nous a le plus frappé, c'est l'immensité de la plage et le fait que sans doute par respect pour les soldats tombés sur le sable, aucun touriste ose s'installer avec sa serviette, sa glacière et son parasol. Pourtant la plage a été totalement débarrassée de ses débris matériels, des armes, des mines, des munitions et aussi des cadavres. La plage est propre et nette et les visiteurs marchent silencieusement, en tentant d'imaginer comme nous avons pu le faire, les 836000 hommes et les 220000 véhicules qui débarquèrent à 5h30 du matin sur le sol normand, sous les yeux étonnés et inquiets des soldats allemands installés en face sur les dunes fortifiées. Un musée d'une grande qualité, restauré à l'occasion du 50ème anniversaire, est installé sur les lieux. Des engins militaires des deux camps et de nombreuses stèles témoignent de l'importance de l'évènement. Enfin la borne 0 de « la voie de la liberté » qui mène jusqu'à Bastogne dans les Ardennes, est implantée en bordure de la plage. Nous terminons notre visite par la célèbre Pointe du Hoc où les « rangers » ont pris d'assaut les falaises sur lesquelles étaient implantés des canons de gros calibres. A l'issue d'une bataille qui laissera sur le terrain de nombreux morts, les soldats découvrirent des bunkers dans lesquels étaient installés des canons factices. La plupart étaient morts pour rien. De nombreux cratères témoignent de l'intensité des bombardements et du déluge de feu qui s'est abattu sur les pauvres soldats allemands maintenus sur place.

Des lieux de recueillement.

Le cimetière américain de Colleville sur Mer
Le cimetière américain de Colleville sur Mer
Une étape à Caratan, première grosse ville libérée, et au petit matin, sous une pluie battante nous arrivons au cimetière allemand de La Cambe. D'un caractère austère, constitué de petites pierres tombales et de croix délimitant les groupes de tombes, le tout posé sur une pelouse verdoyante au milieu de laquelle poussent des chênes, ce cimetière incite néanmoins au profond recueillement. Même si ces soldats étaient les ennemis de notre pays, la plupart avaient été enrôlés sans avoir mot à dire, par les dirigeants nazis. Ils défendaient leur pays comme nous l'avons fait nous même dans les pays que nous avons occupé. En lisant les noms et les dates sur les plaques, nous constatons que la plupart avaient 20 ans, voire même 17 ou 18 ans. Chair à canon, ils sont morts pour satisfaire les besoins d'un dictateur que certains devaient désapprouver en silence. 21300 soldats allemands sont enterrés à la Cambe.

Après un passage au musée d'Arromanches, ville où fut construit un important port militaire artificiel, dont les quais flottants sont encore en place tout autour de la baie, nous nous rendons au cimetière américain de Colleville sur mer. Construit dans les prairies situées derrière les dunes d'Omaha Beach la sanglante, le site est visible dans les premières scènes du film « Il faut sauver le soldat Ryan ». Ce cimetière se situe aux antipodes de celui de La Cambe. Si le premier évoque la tristesse, celui de Colleville évoque plutôt la joie. Fait de plusieurs milliers de petites croix de marbre blanc, plantées sur une pelouse digne d'un terrain de golf, ce cimetière est bordé par les pins maritimes et parsemé de massifs de roses. Un immense bâtiment abritant les cartes du débarquement et du déplacement des armées jusqu'à la fin de la guerre, est érigé en amont du cimetière. Une statue qui évoque la liberté et des plaques sur lesquelles sont portés les noms des 9387 soldats enterrés, complètent l'édifice au bord duquel flottent deux immenses bannières étoilées. A 17 heures, une batterie de cloches joue l'hymne américain et « Ce n'est qu'un au revoir mes frères ».

De la guerre à la paix.

Le mémorial de Caen
Le mémorial de Caen
Après être passé à Ouistreham, où se sont illustrés les commandos français lors de ce débarquement, nous nous sommes rendus à Ranville, une bourgade devenue célèbre par son pont sur la rivière Orne. Dans la nuit du 5 au 6 Juin plusieurs planeurs se sont posés silencieusement à proximité du « Pegasus bridge », le pont mobile, avec pour mission d'empêcher sa destruction et de tenir la position. Les hommes du colonel Howard tinrent jusqu'au lendemain, heure d'arrivée des troupes anglaises qui franchirent le pont au son de la cornemuse. Des stèles témoignent des points d'impact des planeurs. Un nouveau pont mobile un peu plus gros que l'original remplace celui de l'époque, désormais installé dans le musée voisin, en compagnie d'une réplique de planeur.

Le plus beau musée que nous aurons été amené à visiter au cours de ce périple aura été sans conteste celui de Caen. Ville martyre, complètement détruite, à l'exclusion de sa cathédrale, des églises et du château, la ville de Caen peut s'enorgueillir d'offrir au public de passage un mémorial qui n'est pas seulement dédié à la bataille de Normandie mais à tout ce qui suivit la guerre jusqu'à ce jour, en appelant à faire en sorte que pareille atrocité ne se reproduise plus de par le monde. L'histoire locale pour comprendre le monde, tel est le leitmotiv de ce site incontournable.

Le mémorial de Caen est situé sur les hauteurs de la ville. « La douleur m'a brisée, la fraternité m'a relevée. De ma blessure a jailli un fleuve de liberté » telle est la devise gravée dans la pierre du bâtiment principal. A l'intérieur, le visiteur plonge au cœur de la seconde guerre mondiale. Au cours du parcours, dans les sous sols du bâtiment principal, les images et les textes permettent de comprendre comment le monde a progressivement glissé vers le conflit mondial qui a endeuillé notre planète. Et rien n'est laissé au hasard. Ici l'histoire est traitée avec vérité et pudeur, à grand renfort d'extraits de journaux, de photos, maquettes, objets et sons de l'époque. Des années noires de l'occupation, avec tout ce qui traite du gouvernement en place, des dénonciations, de la déportation. Pas d'images chocs, mais l'histoire telle qu'elle était vécue par nos parents. « Radio Paris ment, Radio Paris est allemande », diffuse les hauts parleurs, pendant que sur le mur des affiches invitent à partir travailler pour l'occupant, et des slogans peints que l'on appelait pas encore « tags » incitent à tuer Pierre Laval, homme de sinistre mémoire qui déclara "je souhaite la victoire allemande, parce que, sans elle, le bolchevisme demain s'installerait partout". Des petites bougies rouges, sous une pluie d'étoiles symbolisent les morts des camps de concentration.

Dans un autre bâtiment, c'est le monde de l'après guerre qui est abordé, de la guerre froide à la chute du mur de Berlin dont on peut voir des morceaux. A la fin de la seconde guerre mondiale tous les belligérants s'étaient quittés en jurant qu'il ne fallait pas que pareilles scènes se reproduisent et pourtant … Pendant des années le bloc soviétique et les U.S.A vont progressivement entrer dans un conflit idéologique et se préparer à la guerre atomique. Une bombe H américaine, un MIG 21 russe et un missile intercontinental français sont, entre autre, présentés dans une grande salle, au dessus de laquelle est diffusé un film simulant une explosion nucléaire, rappelant ainsi que la guerre n'est jamais bien loin.

Enfin le dernier bâtiment invite les visiteurs à devenir les acteurs de la paix. Ici on aborde le terrorisme, les nationalismes exacerbés, le racisme et les conflits qui en découlent. La visite permet de prendre conscience que ces conflits qui perdurent peuvent à tout moment nous entraîner dans une nouvelle guerre En suscitant la réflexion individuelle, le mémorial de Caen tente d'expliquer les mécanismes de la construction d'un monde de paix et montre ainsi comment chacun de nous peut, à son niveau, y contribuer. Un grand moment de réflexion que nous ne sommes pas prêt d'oublier. D'ailleurs tous ceux qui vivent par la violence feraient bien d'aller y faire un tour.

Dimanche 31 Juillet 2005
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